24 septembre 2005
"Why are we in Vietnam?"
"Et maintenant, mesdames, messieurs, amis et amants, vous tous qui croupissez dans le vaste cachot de l'Amérique, prenez-en de la graine : devant un problème à résoudre, rien de tel qu'une intellection entièrement erronée. Vous n'y aviez jamais pensé, hein? Croyez-en le viel Edison cité par mac Luhan : "Au départ, j'avais l'intention d'accroître la vitesse des transmissions par câble sous-marin. Mais en chemin, j'ai rencontré certains phénomènes qui m'ont conduit tout droit à l'invention du phonographe." Et c'est ainsi que naquit Miles Davis. Ricane pas, Kanapa : le viel Edison était Op et Pop. Charité bien ordonnée commence par la merde. Crois-moi, c'est bien vrai : rien de tel qu'une intellection entièrement erronée. Por ejemplo, j'affirme que le Christ est enfermé dans mon tube de pâte dentifrice. Et badadi et badada, il y a forcément un peu de vrai là-dedans. Foutre Dieu! Je suis D.J. le Texan et mords-moi le noeud! Oui tiens-toi bien, jeune Amérique. je suis ton troubadour électronique, je vous propose le nouveau manuel de savoir-vivre, le manuel des bonnes manières edissonniennes, entièrement programmé sur ordinateurs! Je suis le nouveau génie intersidéral, le grand rééducateur du peuple, qui ne se gratte pas le trou du cul, compris? Alors, écoutez-moi, je m'adresse aux jeunes comme aux plus de cent ans. Vous saurez bien assez tôt de quoi il retourne, car de toute façon, l'anus était l'esclave de l'Egypte, le pénis celui des Hèbes et des Breux. ils l'ont entouré d'un cercle de sang et de feu, jusqu'au jour où les nègres ont tout fait sauter. Pensez en termes de con et de cul et vous verrez que tout est clair. je vais vous dire ce qu'il en est. Vas-y Docteur Jek (ou Docteur Hill), raconte à ces braves gens, fais les valser; entrez dans la danse, le monde entier va charivalouper, l'air que nous respirons pue le chancre. Dieu a toujours exigé de l'homme plus qu'il ne veut lui donner. Zig et zig et zig. Voilà pourquoi nous vivons dans sa Sainte Terreur. Trouve autre chose Edison, fais tourner ta dynamo! Je crois qu'il y a au ciel un magnétophone pour chacun d'entre nous; et pendant que nous pionçons, que nous jactons, que nous vaquons, que nous gongons, que nous baisons, que nous mâchons, que nous branlons, là-haut, le magnétophone enregistre tout"
Norman Mailer, Pourquoi sommes-nous au Vietnam?, Grasset 1968
20 septembre 2005
Politique d'accueil
"Au reste, je cherche à déchiffrer les
intentions de la bête. Voyage-t-elle à son propre terrier? Si elle
voyage, il serait peut-être possible de s'entendre avec elle. Si elle
se fraye vraiment un chemin jusqu'à moi, je lui donnerai quelques-unes
de ms provisions, et elle continuera sa route. Oui, elle continuera sa
route. Dans mon tas de terre, je peux naturellement faire tous les
rêves possibles et imaginables, je peux même rêver d'une entente bien
que je sache parfaitement que cela n'existe pas et qu'au moment où nous
nous verrons, et même où nous sentirons la proximité de l'autre, en
proie à la même folie et à une faim nouvelle, même si nous sommes
complètement repus, nous ferons tous les deux exactement au même
instant usage de nos griffes et de nos dents l'un contre l'autre. Et,
comme toujours, à bon droit, car quel voyageur ne modifierait pas ses
projets en voyant mon terrier? Mais peut-être la bête creuse-t-elle
dans son propre terrier, il est alors inutile de rêver d'une entente.
Même si c'était une bête tellement bizarre que son terrier puisse
supporter un voisinage, mon terrier à moi n'en tolère aucun, tout au
moins aucun voisinage bruyant."
Franz Kafka, Le Terrier, Mille et une nuits, 2002
10 septembre 2005
Deux écrivains face à la justice
"Deux écrivains condamnés en première instance le 31 août par le tribunal de Montpellier à 6000 euros d’amende et de frais de justice pour avoir diffusé un témoignage sur des violences policières.
La scène, hélas, est devenue presque ordinaire : un citoyen
assiste par hasard dans la rue à l’une de ces interventions policières
que l’on dit « musclées » : S.D.F à terre, le visage en sang, badauds
aux fenêtres et forces de l’ordre aux abois. Indigné par tant de
violence inutile, il juge opportun de dire tout haut ce qu’il en pense,
avec calme, mais fermeté. Comme il refuse de « circuler », on le
menotte, on l’embarque au commissariat, on le fouille au corps, il
passe la nuit dans une cellule sur une planche en bois. Au matin, on
l’inculpe pour outrage à agents, non sans le « charger » au passage
pour des insultes qu’il se défend d’avoir prononcées.
C’est ce qui est arrivé, le 28 avril 2004, à l’écrivain Brice Petit,
directeur de la revue Moriturus , jeune professeur agrégé de Lettres,
apprécié de sa hiérarchie pour son sérieux et sa rigueur.
Dès le lendemain, de retour chez lui, il rédige un compte rendu acéré des faits qu’il diffuse par mail à ses amis et connaissances. Un collectif se constitue, qui appelle à soutien.
Recevant, comme des centaines d’autres, ce témoignage si troublant, j’ai décidé spontanément de le publier, tel quel, sur mon site web(http://www.maulpoix.net), pour contribuer à le faire connaître. Sans se concerter, une vingtaine d’autres sites font de même.
Quelques mois plus tard, sans que le moindre avertissement préalable me soit parvenu, je me suis vu brutalement cité à comparaître, ainsi que Brice Petit, pour diffamation. L’un des policiers mis en cause avait découvert par hasard sur internet le texte où figurait son nom : à titre de document, pour appuyer ses dires, Brice Petit avait cru bon de faire figurer l’intégralité du procès verbal dressé à son encontre, sans biffer le nom des trois fonctionnaires ayant déposé contre lui…
L’affaire a été jugée le 9 juin 2005 et le verdict vient juste de tomber : Brice Petit est relaxé du grief d’outrage, mais condamné, ainsi que moi-même, pour diffamation, à 3000 euros d’amende et de frais de justice. Cruelle et curieuse sentence, qui tout à la fois désavoue et ménage la police ! Les témoignages convergents cités à l’audience par la défense de Brice Petit auraient-ils semé le doute dans l’esprit des juges ?
Les policiers font appel, désireux sans doute de sanctions plus lourdes et de « compensations » financières plus substantielles. Le parquet suit, bien qu’il eût demandé à l’audience des peines moins sévères que celles prononcées. Pot de fer contre pot de terre, quel espoir le combat juridique qui s’engage laisse-t-il à ceux qui n’ont cherché à humilier perso nne mais simplement voulu faire preuve d’un esprit de responsabilité et de solidarité, en rapportant des faits singuliers dans le seul but d’inciter à la réflexion commune ?
Ceux qui visitent régulièrement mon site web afin d’y recueillir des documents critiques sur la poésie moderne et contemporaine savent sans doute qu’il n’a rien d’un brûlot et que l’esprit de mesure y prédomine. (Je n’y ai d’ailleurs laissé en ligne que très peu de temps ces pages.)
S’il me faut expliquer à nouveau ce geste d’engagement soudain, je dirai simplement que pour un intellectuel la légitime révolte contre les abus de pouvoir, ainsi que l’esprit de solidarité sont parfois plus forts que la frilosité.
C ’est l’honneur de ceux qui écrivent et publient que de ne pas passer sous silence des témoignages où leur propre pratique assidue de la lecture, de la critique et de l’écriture, en vient à discerner des accents de sincérité et de vérité assez convaincants pour qu’il soit alors de leur devoir moral de les faire connaître.
N’est-ce pas la liberté d’expression, le devoir moral d’engagement, l’esprit de solidarité et de responsabilité que frappe par contrecoup ce jugement ? N’y a-t-il plus de place dans notre société pour autre chose que la dureté inflexible de la loi ?
Nous savons que la société reconnaît aux journalistes un droit à la diffusion de l’information et à son commentaire. Cela confère à leur action la force d’un contre-pouvoir salutaire. Les médias auxquels ils sont liés par contrat les protègent. Leur carte de presse est un précieux sésame… Rien de tel pour l’écrivain devenant à l’occasion « webmaster » : il fait seul ses choix, sans protection ni secours. Ni jurisprudence, ni structures éditoriales, ni association, ni société de presse ayant pignon sur rue ne le garantissent des rigueurs juridiques. Il agit selon son esprit de responsabilité propre, en s’en remettant à son jugement perso nnel et à son intime conviction. Il n’a, pour se défendre, que sa plume et son clavier.
Les réflexions auxquelles invite ce pénible procès outrepassent largement l’affaire en cause et ses protagonistes.
C’est pourquoi j’appelle toutes celles et tous ceux qui ne restent pas insensibles à cette cause à manifester à la fois leur inquiétude et leur soutien."
Jean-Michel Maulpoix
Le 9 septembre 2005
http://www.maulpoix.net/justice.htm et http://www.sitaudis.com/Excitations/deux-ecrivains-face-a-la-justice.php
et encore: http://www.sitaudis.com/Excitations/on-va-t-apprendre-a-fermer-ta-gueule.php
03 septembre 2005
Rire et formes
Le sourire que l'on peut afficher face au "branloire pérenne" du monde, ce sourire qui admire ses propres imperfections avec envie me paraît être la plus intéressante de nos expressions. Comme je le répète inlassablement au risque d'ennuyer mes lecteurs, je n'apprécie guère la compagnie des certitudes (et dieu sait si ma tête est dure par moment) mais ce monde manque de rire. Pas de cette joie sans saveur qui parcours l'échine de la bonne conscience mais de ce rire qui se gausse de lui-même, qui pousse à bout notre humanité et rends ridicule les grandes formules. Une fois n'est pas coutume, je dirais même que ce rire a quelque chose d'enfantin dans sa cruauté exempte de préméditation. Au fond, il est sans doute l'un des meilleurs aspects de l'enfance, autant par sa fraîcheur réel que par son caractère implacable (ce rire frappe toute chose de ridicule, sans réelles distinctions). Au lieu de pourrir dans une "positive attitude" en réalité nécrophile (cette joie dans la durée et dans l'effort aveugle liée à une hypothétique "récompense" dans l'avenir), adressons un sourire railleur et injuste au monde, un sourire qui préservera peut-être sa beauté et toute la violence qui la caractérise.
16 août 2005
Maniérisme (2)
"De toute la peinture érotique, la plus séduisante est, à mon sens, celle que le nom de Maniérisme désigna. Elle est d'ailleurs, encore à présent, mal connue. En Italie, le Maniérisme a procédé de Michel-Ange. En France, l'école de Fontainebleau l'a merveilleusement représenté. Sans doute, à l'exception de Michel-Ange, les peintres maniéristes ne sont guère estimés. Ce sont dans leur ensemble des méconnus. L'ecole de Fontainebleau pourrait avoir une autre place dans la peinture. Et les noms de Caron, de Spranger ou de Van Haarlem ne méritent pas l'oubli dans lequel ils ont plus ou moins sombré. Ils ont aimé l'"ange du bizarre", ils s'en remirent à la sensation forte. Le classicisme les méprisa... Mais que signifie la sobriété, sinon la peur de tout ce qui n'est pas durable, de ce qui du moins parut ne pas devoir durer. Pour les mêmes raisons, Greco cessa lui-même d'attirer l'attention. La plupart des maniéristes, il est vrai, n'ont pas eu la violence du Greco-mais l'érotisme leur nuisit..."
Georges Bataille, Les larmes d'Éros, 10/18, 1971
Merci à Fantômas Media.
14 août 2005
#3
"Le rire d'une femme
tout à coup me transperça
une nuit de sake froid dans la cuisine"
idem
#2
"Si l'on disait danser, il se levait pour danser
tout seul
jusqu'à ce qu'ivre de mauvais vin il s'écroule"
idem
#1
"Là où les hommes sans volonté
se rassemblent pour boire
voilà mon foyer"
Ishikawa Takuboku, Ceux que l'on oublie difficilement, Arfuyen, 1989
07 août 2005
Absences
Si un jour, au détour d'une
conversation, on me dit que mon intelligence brille par son absence,
j'en serais assez heureux. Assurément, quoi de plus flatteur (ne me
chantez pas que vous n'avez plus d'ego, tartufes)
que
ces quelques mots? Ils vous rendent consubstantiel de ce que le monde a
de plus précieux: son vide intrinséque. Ce vide qui nous a été dévoilé
dans toute sa splendeur artificielle par l'art baroque (on ne se
délivre pas de certaines obsessions) et que nous autres, élevés de gré
ou de force au sein de la post-modernité, sommes entrain de nourrir,
parfois avec goût, d'autres avec une aigreur sans pareil (je n'échappe
pas plus à la seconde catégorie qu'à la première, fort heureusement).
Ce vide du monde qui
est aussi l'absence préméditée du créateur, carence sans laquelle notre
conscience ne serait pas si lourde, sans laquelle nous pourrions
"disparaître en dieu" et oublier volontairement la Loi, élément
déterminant de la génèse culturelle de l'humanité (son germe de raison
et de folie). L'édifice baroque est la magnifique coquille vide qui
allégorise ce monde, qui élève au rang de divinité le maquillage
recouvrant la vérole sublime de nos représentations exsangues.
30 juillet 2005
Négation (2)
J'espère parfois que dieu existe. Qu'il n'est pas qu'un moyen de faire peur aux adolescents en mal de sensations. Plus cette abomination panoptique semble perdre de consistance, plus le vide qu'elle laisse dans le monde, lui, se fait sentir. Lorsqu'il était là! Lorsque la conscience "collective" (sic) lui donnait vie! Quel plaisir immense devait-on retirer à le "défier". Quoiqu'il la savait parfaitement factice et enfantée par le désir humain de contrôler les désirs humains, Sade (par exemple, histoire de me faire plaisir et pour ne pas parler de Marx, qui avait sans doute des problèmes avec son papa) aimait à bafouer la puissance divine par ses écrits où l'érotisme, loin des idées de "bonne nature", prends acte du pêché originel et en tire d'excellentes leçons. Dieu est une merveilleuse manière de personnifier le surmoi. Il est l'autorité intégrée dans notre enfance, cette autorité dirigée contre nos pulsions mais aussi cette autorité mise à la portée de l'injure et du piétinement par sa matérialisation même. Je ne peux que remercier mes parents de m'avoir fait catholique. Lorsque je me suis retrouvé dans le désoeuvrement propre aux jeunes (sic), j'ai trouvé en dieu un moyen de fustiger autre chose que le véritable coupable (est-il nécessaire de préciser que c'est moi?). Quel courage cela m'a donné de ne pas avoir à me cracher au visage! Quel gain de prestige dans l'apparence du révolté! Oui. Décidément, je n'ai qu'un conseil à donner aux parents: si ce n'est pas encore fait, baptisez vos enfants.

